Quels rêves as-tu qui te rendent si forte à l’intérieur et pourtant si sensible au monde ?
In real life. Je ne peux répondre à cette question sans dire que la vie à fait disparaître beaucoup de mes rêves. Ma sensibilité a été mise à l’épreuve quand ma mère est tombée malade et que nous sommes entrés dans le parcours semé d’épuisement et de tristesse de sa longue fin de vie. Cela fait onze ans déjà. La fin de l’enfance, pour moi, peut-être. De certains rêves, c’est sûr. Et la nécessité de mettre ma sensibilité de côté pour survivre à cette épreuve et trouver la force de donner la vie à un enfant. Depuis, mes rêves ne sont plus les mêmes. Mais les rêves de ceux qui ont les pieds sur terre sont tout aussi beaux et ils sont réels ! Jusque-là je passais beaucoup de temps dans ma tête…c’est une chance d’avoir un monde intérieur, de pouvoir s’emmener soi-même d’autres univers, dans d’autres histoires…mais on y est seule.
Aujourd’hui mes rêves sont faits de concret et de pragmatisme, je les réalise à travers
Mon métier d’artiste plasticienne ce qui me permet de les partager. L’Art me passionne, j’y voit un intérêt esthétique, philosophique, politique, j’aimerai avoir toujours plus de temps à y consacrer.
Qu’est ce qui gravite autour de tes pensées en continue, qui te guide silencieusement ?
La curiosité. Trouver de l’intérêt dans chaque chose. Cette qualité me vient de mes parents qui tous les deux n’ont cessé de s’émerveiller de tout. Tout au long de leur vie. Ma mère était journaliste pour la Finlande, elle est venue vivre à Paris et s’est passionnée pour la France, son Histoire, sa politique, sa Mode, sa gastronomie (elle s’est même un peu trop passionnée pour son vin !).
Et mon père, même aujourd’hui à 75 ans, est toujours en proie à une nouvelle passion : politique locale, randonnée connectée, fabrication de barques en bois, botanique, écologie, photographie, drone. À chaque fois que je le voie il est emporté dans une nouvelle frénésie ! Malgré les épreuves qu’ils ont dû traverser, mes parents n’ont jamais perdu cette appétence pour le monde. Je pense avoir hérité de ça et leur devoir mon métier d’artiste plasticienne.
Quelle revendication, sujet qui te révolte, t’anime, aimerais tu diffuser calmement ?
Vivre mieux. Ce qui me révolte n’est pas très original, je crois que chaque personne en ce moment voit l’absurdité se mettre en place autour de soi et les dangers qui nous guettent de très près ! Même ceux qui sont les acteurs de cette absurdité ne sont pas aveugles. D’ailleurs nous en sommes tous les acteurs et j’essaye d’agir avec de toutes petites choses qui sont déjà beaucoup : mieux consommer, jardiner en ville, participer à la vie citoyenne. J’ai grandi avec des parents militants, des « soixante huitards » comme on dit, qui ont beaucoup parlé, lutté, mais n’ont pas réussi à imposer leur vison du monde dans le temps. Je pense qu’aujourd’hui on peut faire beaucoup de choses, en parlant moins mais en gardant à l’esprit que dans chaque geste du quotidien il y a du politique. S’organiser entre voisins, entre amis pour créer des réseaux de solidarité, des réseaux de résistance à la consommation polluante, réparer les objets, jardiner en milieu urbain pour dé-bitumiser les sols, pour reconnecter les habitants des villes à l’agriculture.
Beaucoup de gens critiquent l’organisation du monde actuel et sont en quête de plus de justice climatique, sociale, etc., mais ne savent pas comment agir. Je pense qu’au prix d’un gros travail qui consiste à ne jamais arrêter tous ces petits gestes et à essayer d’être de plus en plus nombreux à les faire, les choses peuvent changer, une nouvelle organisation peut voir le jour.
Que portes-tu à bout de bras ?
Longtemps, j’ai porté les parapluies très haut tendus au-dessus de ma tête pour ne pas gêner les passants sur les trottoirs. Je porte un héritage familial, des histoires et des voix de femmes avant moi, je porte un peu de ma famille, et je porte mon travail de dessinatrice, mes productions à embarquer dans des trains, des projets à mener à bien.
Pourrais-tu décrire ce que tu ressens quand tu es à cheval, quand tu tiens les rênes ?
A cheval, c’est la liberté. C’est d’abord ne plus toucher terre, être portée, bien sûr, mais surtout être liée au Tout : A un autre être avec qui tisser un langage, à toute science et discipline, de l’histoire à la bio-mécanique, à la philosophie, au sauvage, à la poésie, aux peuples, aux voyages, aux imaginaires et aux arts, c’est la possibilité d’être sage, d’avoir peur, l’occasion de devenir meilleur, d’apprendre à être doux et humble, la garantie de devenir courageuse et d’être pleinement présente. C’est avoir peur parfois. Une sensation de puissance se dégage lorsque l’on se sent lié à son cheval au-dessous de soi, que l’on parvient à se mouvoir et s’entendre, communiquer avec le corps, être dans le geste juste. Une fois le vocable entre les deux établis, la complicité et l’aspect singulier de cette entente atteint un charme fou, c’est pour moi du grand art, une occasion unique, une chance immense. Tenir les rênes, ces liens prolongeant nos bras jusqu’à la bouche du cheval, demande de la finesse et de la rigueur. Lorsque l’on saisit l’effet d’une tension et du poids provoqué par nos gestes, il s’agit d’être exigeant envers nous-même si l’on ne tolère pas de gêner son cheval. C’est alors qu’il faut être tonique et décontracté, calme et alerte, attentif et clair dans ses demandes, et donc
Maîtriser son corps pour être dans cet équilibre.
Quels muscles imaginaires aimerais-tu avoir, pour avancer forte en cultivant ta sensibilité ?
Après une longue réflexion, je pense qu’il serait formidable d’avoir une queue qui pourrait, à loisir, s’enrouler en ressort pour nous donner une impulsion depuis le sol et ainsi bondir. Elle pourrait aussi avoir une rotation rapide et devenir hélice afin de nous permettre de planer.
Comment te protèges-tu du monde tout en laissant passer ce qui est important pour toi ?
Moi, je ne me protège pas ! je ne peux pas me protéger, au contraire. Je suis comme une passoire, tout passe. Et après, tout m’agresse ou me fait du bien. Et donc, une fois que je suis devenue folle ou que je suis super contente, que je dis « Ah ouais ! » Les choses qui me font du bien, je les garde et je les partage avec amour, mais les choses qui me font mal, je les sors et je les rends a son propriétaire. C’est vrai que c’est très compliqué dans le sens que tu ne peux pas te protéger parce que sinon, tu n’absorbes pas, tu n’as pas la vie. Mais mon problème, c’est que j’y vais et que j’y vais tout le temps. La tête contre le mur. Tu sors bien ou tu sors blessée, mais je trouve que c’est impossible de se protéger. Peut-être que je ne sens pas non plus la nécessité, pour l’instant, de devoir me protéger. Pour l’instant, je gère la vie comme ça. C’est l’idée.
Et le côté de « Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? »
Vraiment, c’est la convivialité. Je ne veux pas dire la famille, mais je ne peux pas non plus m’empêcher de le dire. Parce que je trouve aussi important les amis, car à la fin, les amis, c’est la famille choisie J’y ai vraiment réfléchi. Et je ne savais pas si c’était le même mot en espagnol, parfois, on n’a pas la même définition dans les deux langues. Et j’ai vu qu’en France, la convivialité, elle vire toujours dans les « bien-vivre », dans le « manger gourmandement ». Mais ce que j’aime, c’est le côté de partager le moment, et autour de la table. En espagnol, on a un mot qui s’appelle la « sobremesa », c’est la discussion qu’on a table, une fois qu’on a fini de manger et on commence par les cafés. « Sobremesa », en fait, c’est « sur la table », parce que tu restes à table et ça dure des plombes. C’est quand les enfants s’ennuient, quittent la table et que « les adultes » commencent à parler.
C’est pour ça que j’aime bien faire des fêtes à la maison. Quelquefois, j’ai m’amuse à mélanger les familles. Et j’aime bien penser « Qu’est-ce que ça donne si je prends cette famille et cette famille qui n’ont rien à voir ? » ou quand des gens improbables te disent « Non mais on ne se connaît pas ! ». C’est ça que j’aime bien. C’est une façon de partager des idées, les problèmes, la vie ! Quand tu respectes ta vie, la vie des autres et là où tu vis, tu peux créer une bonne convivialité.
Mais je pense que la nourriture est importante dans mon sujet. Le fait de se nourrir dans tous les sens. Ce n’est pas que le cerveau, ce n’est pas que le cœur, ce n’est pas que l’estomac. J’aime me nourrir, tous les trois et au même temps.
Quels souvenirs, expériences t’ont permis de t’élever, de te sentir au-dessus, couronnée, plus haute ? Plus haute non, couronnée ?
À l’Épiphanie avec mon grand-père…. Neuf – Trois – Résilience – Voyages – Missions. Rencontrer des femmes du monde entier ne m’a pas fait sentir plus haute, mais égale à elles, multi-ethnique. Élever mes enfants. Plonger sous la mer
Si tu régnais sur un royaume imaginaire, pourrais-tu le décrire, quelles seraient ses valeurs ?
Le climat du royaume serait tropical coloré. Les signaux : simplicité ; humilité. On y parlerait tolérance et tempérance. Chacun aiderait son voisin : solidarité, bienveillance. Les habits, les services seraient la monnaie d’échange. On n’ôterait à la nature seulement ce qui est nécessaire Aucun enfant ne souffrirait de la faim, de la violence, du manque d’amour.

© Nikola KRTOLICA
D’origine Sri Lankaise, la famille de Nishanti a fui son pays et Nishanti s’est opposée aux pratiques trop traditionnelles qui mettaient sa liberté de femme en question pour choisir son mari et construire la famille qu’elle souhaitait. Son rire et son sourire, son relativisme dans la vie fait penser à l’attitude d’une cheffe sioux.
Quelle sagesse souhaiterais-tu transmettre ?
Aucune frontière ! Briser les frontières pour l’amour.
Quelle histoire de ton parcours laisses tu derrière toi afin d’avancer plus forte ? Ignorer les ignorants, tu es trop grosse, tu es trop maigre, tu es trop noire, tu n’es pas assez intelligente pour ça, elle a épousé un noir car elle n’a pas trouvé mieux…

© Nikola KRTOLICA